Les vies d’Albert Camus

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Albert Camus a obtenu le Prix Nobel de littérature à Stockholm en 1957. © France Culture

En pleine crise du Coronavirus, la France est appelée à être confinée chez elle. Sa population tente tant bien que mal de combler le vide imposé par cette pandémie. Une aubaine pour aller faire un petit tour du côté de sa bibliothèque. Le roman épidémique intitulé La Peste, écrit par Albert Camus en 1947, connaît une forte popularité en ces temps de crise sanitaire. L’occasion de retracer le parcours d’un homme qui, toujours à visage découvert, n’aurait jamais accepté de porter un masque.

Albert Camus, l’Algérien

En Algérie, Albert Camus y a vu le jour. En 1913, son année de naissance, L’Algérie est pourtant un département français. Malgré cette ambiguïté géographique, Camus n’a cessé de revendiquer son appartenance à ce peuple et à cette culture. Une appartenance qui a toujours alimenté son travail, et même sa vie. « Pour parler d’Albert Camus, il faut d’abord parler de l’Algérie. Non pas pour l’expliquer par son pays, mais parce ce que des traits de son caractère ne peuvent se comprendre que par là », disait Jean Grenier, professeur de philosophie au lycée d’Alger. D’abord engagé politiquement dans les rangs du Parti Communiste Algérien en 1935, l’auteur de La Chute joue un rôle intellectuel majeur lors de la Guerre d’Algérie à partir de 1954. En étant fermement opposé à l’indépendance de son pays, tout en dénonçant les injustices faites aux Musulmans, ses écrits de journaliste et d’écrivain ont souvent divisé, et même animé une certaine rancœur de ses compatriotes à son égard. Son travail autour de la caricature du « pied-noir exploiteur » a malgré tout su gagner l’estime des Algériens de son vivant, un sujet que l’on retrouve notamment dans sa pièce de théâtre Les Justes. Aujourd’hui, l’image de Camus en Algérie est quasiment redorée. Des écrivains algériens lui rendent souvent hommage. C’est le cas de Kamel Daoud, auteur du roman Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2016), qui grâce à la fiction prolonge le roman camusien L’Étranger.

« J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né. J’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent .»

Albert Camus à propos de l’Algérie en 1959, un an avant sa mort.

Albert Camus, le journaliste

C’est son activité la moins commentée, la plus méconnue. Pourtant, Albert Camus a véritablement été un journaliste au sens le plus juste. À seulement 25 ans, Camus fait ses débuts à L’Alger républicain, quotidien au sein duquel il tient une chronique judiciaire hebdomadaire. Là, il essaie déjà de produire un journalisme se voulant profondément humaniste, en écrivant du côté des victimes et pour les gens qui souffrent de la misère et de la répression. Puis, juste avant la guerre, il rejoint la métropole et devient secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Durant cette période, il continue d’affirmer son esprit de camaraderie, passant quelques fois des nuits entières au sous-sol de la rédaction aux côtés des imprimeurs.

S’ensuit l’explosion du conflit mondial en Europe. Le jeune Camus s’enrôle dans la Résistance française, et rejoint le journal engagé Combat en 1942 (qu’il dirigera par la suite). Ce journal clandestin détient une immense influence intellectuelle et politique à l’époque, et c’est au sein de ce quotidien que Camus se distingue par sa plume et sa volonté de réconcilier les peuples par la justice. Concernant son avis sur la profession, il dira : « Informer bien au lieu d’informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et, en toutes choses, ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ». Durant ces années chez Combat, il réalise un véritable travail d’enquête autour de l’Occupation à Paris, mais notamment en Algérie, où il signe des reportages bouleversants sur les conditions de vie des habitants de la région isolée de la Kabylie par exemple.

Malgré une belle notoriété en France, Albert Camus est souvent exposé à la critique (comme tout bon journaliste qui se respecte). Il essuie plusieurs diatribes, dont les plus connues sont celles exprimées par l’existentialiste Jean-Paul Sartre, avec qui il entretenait des rapports assez houleux. « Et si votre travail témoignait de votre incompétence philosophique ? Vous détestez la difficulté de penser », lettre ouverte de Sartre dans Les Temps Modernes. 60 ans plus tard, on a enterré la hache de guerre (et les deux hommes par la même occasion).

Il est plus que jamais temps de dépoussiérer les classiques / Crédits : P.P.

Albert Camus, l’écrivain

Camus, c’est aussi et surtout la plume. Riche et plurielle, son Œuvre se décline sous différentes formes. Pièces de théâtre, romans, essais, biographies. Un espace littéraire à la taille de sa pensée. Les thèmes abordés sont pour la grande majorité liés à l’engagement pour la liberté de tous (que l’on retrouve dans son travail journalistique). Mais ce qui définit fondamentalement l’écrivain, c’est l’observation passive de la condition humaine, développée par le prisme de l’absurde et du non-sens. L’essai intitulé Le Mythe de Sisyphe, ou les romans comme L’Étranger et La Chute montrent respectivement la déchéance des personnages camusiens, et la quête d’une identité perdue ou révolue. Chez Camus, vivre ne suffit pas. La beauté de l’espérance humaine et sans cesse bafouée par la médiocrité de l’Homme. Comme si dès la naissance, chaque individu est condamné à courir derrière son destin, sans succès. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». Les premières lignes de L’Étranger renvoient directement à la mort, pour rappeler l’échec de la vie.

Dans Caligula, premier écrit dramaturgique de l’auteur, il est également question de finitude face à la vie, et ce même dans la tyrannie. La pièce met donc en scène Caligula, troisième empereur de Rome, dictateur despotique et épris d’amour pour sa sœur Drusilla. Face à la mort de cette dernière et à la tournure que prend la société romaine, Caligula décide de renoncer à la vie : « Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes ». Dans ce commentaire que fait l’auteur lui-même de sa pièce, la notion d’absurde atteint son acmé lors de la scène finale, durant laquelle l’attention est portée sur la banalité de la mort. La justesse et la richesse de sa production littéraire lui ont valu le Prix Nobel de Littérature en 1957. La moindre des choses quand on s’appelle Albert Camus.