L’agriculture de demain, « c’est être capable de manger ce qu’on produit »

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A Craon, ville de 4 400 habitants, Bruno et Christine sont à ce jour les seuls agriculteurs orientés bio. ©Mario PECOT.

Contrairement à d’autres secteurs d’activités, le monde agricole français n’est pas bouleversé par le confinement. À l’inverse, les modes de consommations privilégiés ces derniers temps sont l’occasion de (re)découvrir une agriculture de proximité, plus responsable.

Considérés comme « essentiels » au maintien de l’activité par le gouvernement, les agriculteurs continuent d’approvisionner normalement les grandes surfaces et certains marchés locaux. Le 30 mars dernier, près de 150 000 Français se sont mêmes portés volontaires pour aider les agriculteurs dans leur travail.  « La demande est forte, et nous sommes dans la saison où la production est la plus importante, donc l’activité n’a pas vraiment changée », précise Bruno. Installé avec sa femme Christine dans une petite exploitation de Craon (53), la collecte de son lait bio est continuellement assurée. Suite à l’arrêt complet de certaines entreprises de l’agroalimentaire, il a néanmoins dû baisser son niveau de production de 10 à 20 %. Mais pour lui, le véritable impact sur son métier est ailleurs.

« Ce genre de pratique disparaissait, mais à l’avenir cela pourrait bien se développer »

Avec l’essor du circuit-court et des commerces de proximité dans l’alimentaire, Bruno voit l’opportunité de revenir à une agriculture paysanne, autonome et autogérée : « Pour une petite structure comme la nôtre, ne pas dépendre d’un grand groupe permet de prendre des décisions seuls, sans contraintes, et de se rapprocher du consommateur ». De facto, avec le confinement, les Français font de plus en plus appel aux petits producteurs locaux pour se nourrir, ce qui permet également de renouer avec l’artisanat local. « Une amie m’a confiée avoir fait appel pour la première fois à un voisin maraîcher qui prépare des cageots de produits frais […] avant le confinement, ce genre de pratique disparaissait, mais à l’avenir cela pourrait bien se développer », confie Christine. Ces échanges de « bon-procédé » fleurissent partout en France. Des applications comme Biovore ou La Ruche qui dit oui ont par exemple mis en place des systèmes de paniers, mettant directement en lien le producteur et son consommateur. Pour cette dernière, la taille du panier moyen a par exemple augmenté de 30%, preuve du boom que connaît le circuit-court alimentaire.

Plus encore, ce retour du lien social est selon Bruno le moment opportun pour balayer certains préjugés : « On entend souvent dire que l’agriculteur vit seul au milieu de son champ et qu’il travaille beaucoup pour pas-grand-chose, mais ce n’est pas toujours vrai. Grace à notre coopérative par exemple, il y a une vraie entraide entre agris’[1]. Ce contexte exceptionnel peut au moins changer cette vision ».

[1] Agriculteurs.

Reprendre le contrôle sur son assiette, pour la planète

Depuis presque deux mois, l’agriculture française offre une vaste diversité de services et de production au consommateur. Une aubaine pour les petits éleveurs comme pour l’environnement. Bruno est clair, si l’agriculture de proximité souffle à nouveau depuis deux mois, la planète aussi : « Faire confiance à cette agriculture, c’est privilégier la qualité du produit, et le respect des terres cultivables », estime-t-il. En 2018, il a fait le choix de l’agriculture biologique. Un pas vers une gestion écoresponsable de son travail, pas pour autant indispensable. « Être agriculteur ce n’est pas forcément faire du bio ou de l’intensif, c’est être capable de manger ce que tu produis », précise-t-il, conscient de l’effort économique que cela peut représenter.

La différence du prix du caddie moyen des consommateurs français en 2019, entre les produits issus de l’agriculture biologique et celle dite conventionnelle. ©Mario PECOT

La crise liée à l’épidémie de Covid-19 peut donc avoir un effet positif sur la paysannerie. À l’heure ou l’agri-bashing semble être à la mode, l’effort fourni par les agriculteurs français pour permettre à tous de manger sainement est reconnu par les populations locales. Reste maintenant à savoir si les nouvelles habitudes des Français se poursuivront au-delà du confinement. La FNSEA, principal syndicat agricole, la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB) et la Confédération paysanne ont encouragé le recours à cette agriculture alternative sur les marchés en plein air, via des plateformes internet. Bruno, lui, engage directement la responsabilité de l’État. « Rendre l’agriculture plus écologique, c’est l’affaire du gouvernement. Quand notre président se déplace en Bretagne pour visiter des serres de tomates hors-sol, on se demande quel modèle d’agriculture est défendu par l’exécutif… »[1]

[1] Mercredi 22 avril, Emmanuel Macron se rendait dans une exploitation agricole du Finistère pour remercier « la ferme France qui tient ». Une visite qui a déclenché les foudres de la FNAB, les tomates de cette ferme étant produites dans des serres chauffées.