Joanna Carton : « l’Amérique du Sud regorge de lieux magiques »

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De février à août, Joanna et son compagnon Boris (ici au désert d’Atacama) traversent sept pays : l’Argentine, le Chili, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie et le Brésil. © B. Vilanek

Professeur des écoles dans l’Ain, Joanna Carton s’exile à la découverte de l’Amérique du Sud. Pendant 6 mois, la Tararienne de 28 ans décèle chaque jour un peu plus un continent riche mêlant aventure et histoire. Elle livre ses anecdotes.

Vous avez pris un mi-temps annualisé pour partir en Amérique du Sud. Pourquoi ce continent ?

C’est un continent très riche en termes de variété de paysages et de climats. Nous vivons des expériences totalement différentes et le dépaysement est à chaque fois au rendez-vous. Le trek W au sud de la Patagonie chilienne est d’une diversité incroyable : pics de granite, cascades, lacs turquoise et glaciers. L’ascension du volcan Villarrica au Chili, le plus actif d’Amérique du Sud, constitue une expérience hors du commun. Difficile physiquement et émotionnellement très intense lors de l’arrivée au bord du cratère fumant. La redescente en luge sur les neiges éternelles face à la Cordillère des Andes est exceptionnelle… Il y a aussi le Salar d’Uyuni (NDLR : désert de sel) en Bolivie. Lorsqu’il est recouvert de quelques centimètres d’eau pendant la saison des pluies, un effet miroir se produit. L’horizon disparaît et le lieu devient absolument magique. Le désert d’Atacama au Chili et la région du Sud Lipez en Bolivie regorgent d’endroits absolument sublimes entre lagunes d’altitude, volcans et geysers.

Quelle est l’expérience la plus dépaysante que vous avez vécue ?

Notre semaine d’immersion en Amazonie bolivienne. Le climat tropical, chaud et humide, nous a tout de suite mis dans l’ambiance. Nous avons passé trois jours dans la jungle au cœur du parc national Madidi, à chercher les animaux, à goûter des termites, à boire l’eau à l’intérieur des lianes et à découvrir les plantes médicinales, au milieu de la végétation luxuriante. Notre guide a même dû tuer un pucarara pour nous protéger (NDLR : serpent le plus dangereux d’Amérique du Sud). Nous l’avons ensuite dégusté pour le déjeuner.

> Le périple de Joanna et Boris en 20 étapes

Une rencontre avec les locaux vous a-t-elle particulièrement touchée ?

Lors de notre visite des mines d’argent à Potosi (Bolivie), nous avons rencontré des enfants qui vivent à côté avec leur mère depuis le décès de leur père à la mine l’an passé. Ils vivent en réalité dans une cabane en tôle, perchée sur la colline. Ils touchent un petit pourcentage sur ce que gagnent les mineurs en guise de rente pour survivre. Cette rencontre nous a complètement bouleversés. Les conditions de travail des mineurs, dont certains ont à peine 12 ans, sont inacceptables. Ils risquent leur vie chaque jour dans l’espoir de trouver LA pierre qui peut leur rapporter gros. Leur espérance de vie ne dépasse d’ailleurs pas 50 ans, la retraite des mineurs étant fixée à 53 ans… Depuis cette visite des mines, notre regard a changé.

« On se demande parfois comment tous ces gens-là arrivent à vivre »

Quelles sont les différences qui vous ont le plus frappé entre l’Europe et l’Amérique du Sud ?

Certains locaux vivent dans des conditions déplorables. La plupart ne sont jamais sortis de leur village, où seulement pour aller dans la ville voisine. Par exemple, un péruvien chez qui nous avons passé une nuit a tout juste entendu parler du Machu Picchu… mais n’ira probablement jamais. De nombreux habitants en Bolivie et au Pérou n’ont pas l’eau chaude et ont parfois des restrictions en électricité. Ici, chacun essaie de gagner sa vie individuellement. Dans les villes, on trouve des centaines de personnes, très souvent des vieilles femmes, alignées sur le trottoir du matin au soir, essayant de vendre les mêmes fruits, légumes et objets… A La Paz, des milliers de colectivos (minivans) font office de transports publics, alors qu’ils proposent pour la plupart les mêmes trajets. Nombre d’entre eux se retrouvent alors vides. De même pour les transports en bus de longues distances : toutes les compagnies vendent les mêmes trajets aux mêmes prix pour les mêmes prestations. L’offre étant bien supérieure à la demande, on se demande comment tous ces gens-là arrivent à vivre.

L’Amérique latine encore fortement touchée par l’extrême pauvreté


Les routes d’Amérique du Sud sont-elles sûres ?

Nous voyageons essentiellement en bus et en stop. En Argentine et au Chili, nous nous sentons toujours en sécurité sur les routes malgré quelques petites galères. Par exemple, lors d’un long trajet en bus en Patagonie argentine, notre bus est tombé en panne à trois heures du matin en plein milieu de nulle part, à quatre heures de route du premier village, sans réseau. Nous avons dû attendre pendant dix-neuf heures au bord de la route avant qu’un autre bus vienne nous chercher. Quant aux Boliviens, ils sont adorables mais leur conduite peut être très périlleuse. Ils ne respectent aucune règle, doublent n’importe où même sur la route la plus dangereuse du monde. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à un bus en direction de l’Amazonie trois jours avant que nous nous y rendions. Il est tombé de la falaise, faisant 25 morts. Cela arrive très régulièrement. Il y a encore en moyenne 300 morts par an sur cette route.

Y’a-t-il des aspects culturels qui vous ont marqués ?

Oui, par exemple, les sacrifices d’enfants par les Incas dans la région de Salta (Argentine). Les Incas sacrifiaient des enfants au sommet des plus hautes montagnes de la Cordillère des Andes. Ces sacrifices étaient pour eux des offrandes aux montagnes, considérées comme les temples des dieux. Les enfants, choisis avec soin, étaient au centre d’une cérémonie très importante à Cusco, capitale de l’Empire Inca, puis marchaient durant de longues semaines jusqu’au lieu de « l’offrande ». Après avoir gravi la montagne, on les abreuvait de chicha (boisson alcoolisée) jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance. Là, on les enterrait, parfois vivants. En 1999, des archéologues ont découvert trois corps au sommet du volcan Llullaillaco, à 6740m d’altitude. Les températures négatives, le climat sec et donc l’absence de bactérie ont contribué à l’excellente préservation des corps. Ils sont actuellement exposés au Musée d’Archéologie de Haute Altitude à Salta.

Joanna et Boris font vivre par procuration leur expérience sur leur blog.