« J’étais tout ce qu’ils détestaient »

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Selon le ministère de l'Education nationale, un collégien sur dix est harcelé par ses camarades de classe. (DR)

Pendant son année de troisième, Justine M. a été la cible de toutes les moqueries et les violences de ses camarades de classe. Six ans après, le souvenir de son harcèlement scolaire reste encore douloureux.

En apparence, Justine M., 20 ans, n’est pas différente des autres femmes de son âge. Elle est étudiante à Science Po Grenoble. Elle sort, passe du temps avec ses amis et voyage beaucoup. Mais comme un collégien sur 10*, Justine a été victime de harcèlement scolaire pendant près d’un an, en classe de troisième, dans un établissement des Alpes de Haute-Provence. La jeune femme s’est depuis reconstruite mais le traumatisme demeure intact.

Quelle forme prenait ce harcèlement ?

J’étais la cible de deux groupes différents, en particulier d’une personne. Là c’était du harcèlement vraiment moral, des menaces du style « je vais ramener mon frère, il va te tuer ». Elle a dû sentir que j’étais vulnérable et qu’elle pouvait prendre le pouvoir sur moi. Il y avait un autre groupe, c’était la bande un peu populaire de la classe. Ceux qui étaient toujours habillés avec des marques, qui fumaient, qui ne travaillaient pas et qui mettaient la misère en cours. Eux, c’était beaucoup plus physique. C’était une volonté d’humiliation constante. J’avais beaucoup d’acné et ils me frappaient en classe quand la prof avait le dos tourné en gueulant « moins dix boutons ». J’étais l’intello, j’avais des bonnes notes. J’étais tout ce qu’ils détestaient, tout ce qu’ils essayaient de ne pas être. Je me rappelle qu’en me frappant, ils me disaient que j’étais une vraie tête à claques, une « intellote » et une gamine.

Comment faisiez-vous pour continuer à aller en cours ?

Je faisais des malaises tous les matins, ma mère pensait que je faisais des hypoglycémies. Je me rappelle que je cherchais des moyens de quitter le collège, en me renseignant sur les cours par correspondance. Dans ma tête, je me disais qu’il fallait que ça s’arrête et que d’une manière ou d’une autre je ne retourne plus dans cet endroit. Après coup, je ne sais même pas ce qui m’a fait tenir. Peut-être que si ça avait continué pendant plusieurs mois, l’issue n’aurait pas été la même.

Vous faites référence à des pensées suicidaires ?

Je ne me rappelle pas avoir pensé au mot suicide à ce moment-là. J’aurais eu trop peur je pense pour le faire. J’ai eu de la chance que ça se soit passé pendant mon année de troisième et que je sois partie au lycée après. Je n’ai pas eu le temps ni le courage de penser au suicide en fait, mais il n’aurait pas fallu que ça dure beaucoup plus longtemps.

Personne n’a jamais pris votre défense ?

J’avais deux amies dont une qui était amie avec une fille qui me harcelait. Donc en fait quand il se passait un truc, elle me reprochait « d’envenimer » les choses. Et une autre qui s’est mise du côté des harceleurs pour se protéger je pense. Le collège, c’est une période où on a besoin de se sentir puissant. Elle a vu qu’elle pouvait être amie avec tout le monde seulement si elle se mettait à me harceler aussi.

Avez-vous fini par en parler à un adulte ?

Je suis allée voir mes profs. C’était le jour où on m’a étranglée contre un mur, en me disant « ce soir on te finit à la sortie ». Je me suis mise dans le bureau du proviseur, en boule, en pleurant et en lui disant « ne me laissez pas sortir, demandez à mon père de venir ». Il a cherché à comprendre ce qu’il se passait. J’ai parlé, mais c’était à la fin de l’année scolaire. J’ai eu un proviseur en or qui a convoqué mes harceleurs. Il les a menacés d’aller porter plainte en son nom et de les exclure du collège. Ils n’ont rien eu mais après ça ils se sont plus tenus à carreau.

Est-ce que ce traumatisme du harcèlement scolaire pèse encore au quotidien ?

Enormément. Je me sous-estime tout le temps. Je me mets dans la tête que je n’ai pas de légitimité à être amie avec les gens, je vois pas pourquoi on pourrait m’aimer. Pour moi, les amis c’est du sursis jusqu’à ce qu’ils me fassent du mal. Dès qu’on me fait la moindre réflexion, je pleure parce que je me dis que mes harceleurs avaient raison. Ça réveille toujours les vieux démons.

Pourquoi n’avoir jamais porté plainte ?

Je peux encore porter plainte, ce n’est pas prescrit [le délai est de six ans ndlr]. Mais les mettre en prison et les rendre au final encore plus délinquants n’est pas la solution. Il faut vraiment en parler dans les écoles avant que ça se passe. Tous les parents ont peur que leurs enfants soient harcelés mais aucun n’a peur qu’ils soient harceleurs. Et pourtant c’est très facile de le devenir. Il faut leur apprendre à ne pas le devenir. Je pense que c’est la responsabilité de tous les parents.

*selon le ministère de l’Education nationale (2015)

Hélèna Sarracanie